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Parole de Metteurs en scène – Brigitte de Bagneaux et Marc Bianciardi – Festival de la Création 2020

Publié le 6 mai 2020 Mis à jour le 6 mai 2020
B de bagneaux M Bianciardi
B de bagneaux M Bianciardi
Date(s)

le 6 mai 2020

Le Festival de la Création 2020 n’a pas eu lieu dans nos murs… Notre-Dame du Grandchamp a néanmoins souhaité donner la parole aux metteurs en scène qui font battre le cœur de cet événement culturel majeur, afin qu’ils vous livrent, sans fard et sans décor, les coulisses de leur création ; leur art de l’émotion… Rencontre.

« Il faut qu’un galant homme ait toujours grand empire. Sur les démangeaisons qui nous prennent d’écrire. » Molière, L’Atrabilaire amoureux

La pièce qui ne sera pas jouée, c’est « Iphigénie ou le péché des dieux » de Michel Azama.
C’est la pièce du sacrifice.
Choisie pour cette raison évidente dès le mois de septembre 2019 pour dire l’effondrement des mythologies, l’abandon de la philosophie, le désir éhonté de l’anticipation, dire aussi que chaque jour, dans un lieu du monde s’accomplit le sacrifice de milliers d’Iphigénie.
Et le travail fou –car c’est fou- commença.
En amont, littéraire, pédagogique, esthétique ; sur le plateau, à s’épuiser le corps et la voix, à se surpasser, à se vaincre soi-même, à donner de cette générosité-là.
Iphigénie. Iphigénie sacrifiée.
Et le verdict est tombé. « Iphigénie » doit être sacrifiée. Et dans un même holocauste, tout le Festival de la Création. On ne touche pas impunément à la Beauté.
« Pas de pitié. Le carnage. L’hécatombe. »

« Iphigénie » est sacrifiée. Notre pièce. Notre travail. Celui qui devait aboutir à la dernière représentation d’une troupe investie, aimante, généreuse.
Iphigénie, vierge et fiancée de la mort.
« Iphigénie », travail de la jeunesse non couronnée :
Hélie, la démarche de l’aveugle voyant Tiresias, Côme, le sourire dionysiaque et la tendresse d’Achille, Léa, la fraîcheur puérile et ténébreuse d’Electre, Clotilde, les hurlements au ciel de Clytemnestre désespérée, Erwan, la force apollinienne,
Astrid, la didactique sagesse du choryphée, Tony, la complexité duale du roi martial et du père effondré, Aurianne, la responsabilité du chef de chœur, Léa, la capricieuse autorité d’Artémis…
Sacrifiés
Et ces scènes de chœur où les comédiennes en harmonie dans un mouvement de transe, scandent le refrain divinatoire : « Ils vont tuer Iphigénie, ils vont tuer Iphigénie ! » …
Sacrifiées.
N’y a-t-il pas là de si tristes échos ?
Et cette charge émotionnelle du Personnage d’Iphigénie portée tout entière sur les épaules de Mathilde :
« Aujourd’hui, nous sommes hier et demain
Un jour de cicatrice pour le monde
Aucun martyr jamais ne sert à rien. »
Vérité de tous nos destins, individuels, collectifs.

Sort bouleversant de cette pièce porteuse de si nombreux symboles .
Des sacrifices dans le Sacrifice
Triple sacrifice, dans l’Histoire, sur l’autel de la Fatalité, sur l’autel de la Bêtise.

Il y a aussi deux metteurs en scène, qui avaient délibérément et passionnément porté leur choix sur cette belle œuvre, qui travaillaient ainsi la dernière création de leur carrière à Grandchamp, dernière d’une série de trente six spectacles…

Mais cela a un sens aussi de s’arrêter sur le trente-sixième, lui aussi follement travaillé. Follement aimé : « Eurydice », d’Anouilh. D’un sacrifice, l’autre : le mythe d’Orphée.
Regarder en arrière
Se retourner et voir. Voir ce que l’on sacrifie.

Désespérément. Douloureusement.

Comprend qui peut. Mais les mythes ont toujours raison.

Iphigénie, chez Racine, espère que son trépas « ouvrira le récit d’une si belle histoire »…
C’est une « belle histoire » ?

Brigitte de Bagneaux et Marc Bianciardi